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    Esquisses du centre social de 2010

    par Manu Bodinier

    Au cours de l’université d’été, quatre ateliers nous ont permis d’évoquer les devenirs du centre social à travers des thèmes importants et incomplets : la production de richesses sociales, la structuration du réseau fédéral, le portage de l’emploi, les questions de société et des portraits d’acteurs. L’ensemble des interventions évoquait le désir de voir changer les logiques individualistes de notre société mais surtout de voir se transformer le centre social afin de provoquer ce changement. Très souvent, les actions à mettre en œuvre concernaient autant l’interne (le centre social et son réseau fédéral) que l’externe (la société dans toutes ses composantes) alors que les ateliers n’attendaient pas forcément des rendus aussi focalisés sur l’outil centre social. Ce centrage est révélateur d’une prise de conscience collective : nous ne changerons de société qu’en nous changeant nous mêmes ! La transformation sociale n’attend que notre propre transformation personnelle et collective.

    Au final, trois lignes directrices sont apparues afin de nous guider dans ce sens, afin de faire apparaître le « centre social de 2010 ». Celui-ci se distinguerait par :
    - Des actions qui font « évoluer des modes de fonctionnement de société en incarnant et mettant en œuvre d’autres façons d’être et de vivre » que le modèle productiviste et de marchandisation des relations sociales.
    - Des prises de conscience qui permettent de problématiser l’action dans un environnement complexe. Notre action doit mieux prendre en compte son contexte afin de ne pas se trouver confiné par des logiques que nous combattons.
    - Des acteurs qui produisent en coopérant pour provoquer et faire advenir le changement social. Nos projets (sociaux, fédéraux, sociétaux) n’adviendront que si nous savons les mettre en œuvre ensemble et avec d’autres.

    Incarner

    Pour les centres sociaux, la réponse aux questions de société se fait d’abord dans l’action concrète : accompagnement scolaire, animation d’une équipe de professionnels, activités culturelles, halte-garderies, groupes de travail fédéraux etc. Mais cette nécessité du faire n’est pas une garantie du bien-faire…

    Le mot « incarner » est apparu plusieurs fois au cours de notre université d’été. Notamment dans une remarque formulée par Bernard Leyronnas, un partenaire de l’union régionale qui met en œuvre notamment la formation accueil et qui, avec un regard sensiblement extérieur relevait qu’il ne « voyait pas beaucoup vivre les populations à travers les échanges », que notre discours était « assez général et intellectuel et pas très incarné ». Cette remarque est d’autant plus abrupte concernant l’omniprésence de la thématique de la « participation des habitants » dont on peut se demander si elle est un mythe ou une réalité. Pour ne pas en rester à de « l’idéologie », il nous faut donc prendre en main cette question de manière plus précise.

    Les discours sur la participation des habitants font le grand écart. Certains évoquent à travers cette expression la « participation des habitants au centre social » pour « fairer entrer la population dans le centre social » tandis que d’autres en parlent afin de faire participer les habitants à « la vie sociale » ou au « territoire ». Il se pourrait en réalité que l’essentiel ne soit pas dans cette différence. Nous nous retrouvons en fait dans des situations où les acteurs du centre social imposent aux habitants une certaine implication, un « devoir de participer » indépendemment du contexte et des intérêts des acteurs. En bref, la participation ne se décrète pas !

    Par contre, elle s’invente au quotidien si on s’assure au préalable que le centre social ne produit pas de la « non-participation » : la cassure entre bénévoles et professionnels, un management technique, l’appropriation des locaux par les salariés, l’absence de communication, la fracture entre les services et les actions citoyennes… Ces lignes de fractures traversent trop souvent les centres sociaux et désamorcent logiquement tout investissement des personnes. Pourquoi se mobiliser dans la « production consciente d’action collective » si l’on n’a pas d’information, d’échange avec les professionnels, d’espace, de pouvoir ? La mise en cohérence interne dans chacune des actions y compris dans notre propre organisation locale,fédérale ou régionale est un préalable pour l’implication des personnes (et certainement le meilleur moyen de produire) . Incarner la participation est le meilleur moyen d’en produire.

    Alors, comment vivre la participation en actes ? Tout d’abord, en qualifiant les acteurs qui, quels que soient leurs statuts et leurs positionnements, semblent désorientés et « à la recherche d’un cap ». Les portraits des administrateurs fédéraux ou de centres sociaux reflétaient tout particulièrement ce besoin d’orientations solides qui pourraient permettre de donner « une âme et une couleur » à leur centre social. Le manque d’outils de validation, de formulation et de validation collectivement partagé est patent. La définition précise de ces autres manières d’agir, de ces grilles de lectures différentes du monde n’est pas du temps perdu car elles permettent de « construire avec des utopies ». Voir en chacun une richesse (plutôt qu’un coût ou un problème), de faire confiance dans l’enfance et la famille, de prendre le temps de l’accueil, de la convivialité et de relations inscrites dans la durée, agir ensemble dans nos différences… voilà des convictions à se réaffirmer périodiquement pour retrouver cet horizon qui trop souvent nous fait défaut dans les choix les plus élémentaires. A chacun ensuite d’utiliser ces axes, ces choix et ces méthodes comme autant d’outils d’évaluation, de pilotage, d’animation d’équipe, de communication ou de qualification.

    Problématiser

    Le centre social doit ainsi permettre non seulement d’incarner une réponse différente mais également de montrer la radicalité de cette différence et les problèmes qui s’ensuivent. Il n’est pas toujours facile de vouloir nager à contre-courant. Etre employeur associatif dans une économie capitaliste. Etre bénévole dans une société marchande. Ecouter celles et ceux que l’on n’entend plus. Mettre en valeur ce qui est invisible. Se réunir fédéralement pour évoquer nos devenirs collectifs. Autant de prises de consciences à accomplir qui vont dans le sens inverse des pratiques dominantes.

    L’atelier sur les richesses a révélé notre accord collectif sur une vision de la richesse en opposition totale au modèle comptable qui sert de fondement à la majorité des choix politiques actuels. Une vision du monde qui privilégie « l’éducation à la destruction », « la spontanéité à l’automatisme », « la conscience à l’inconscience », « la responsabilité à la robotisation », « la légereté des bébés au poids économique », « l’activité humaine à l’emploi industriel », « la valeur sociale à la valeur financière »… tout en positionnant le centre social dans cette opposition comme une structure de passage. Un détroit qui permet « d’éveiller », « de faire prendre conscience que chacun a des capacités », « un lieu d’expression et de confrontation de valeurs différentes », « un lieu de valorisation de toutes les compétences même les moins visibles », « un lieu où on n’a pas la même grille de lecture par rapport à la richesse, le même regard sur la productivité »…

    Cette prise de conscience de ce que l’on est ne peut cependant pas résoudre seule les défis qui se présentent au centre social. On a beau ramer, il faut comprendre les courants et les vents pour arriver à destination. Le délégué est ainsi souvent représenté comme un sapeur-pompier, tout entier à répondre à l’urgence et à s’épuiser dans des crises successives alors qu’on rêve qu’il soit celui qui mène à bien le bateau fédéral. De même, dans l’atelier sur les questions de société, la prise de conscience de la dimension sociale des problèmes est apparu de nombreuses fois comme un enjeu fondamental :

    - « Comment faire prendre conscience aux adolescents et aux jeunes majeurs l’importance et la couleur de sa propre vie et celles des citoyens qu’ils cotoyent ? »
    - « Comment donner des clés de compréhension (de la vie quotidienne à notre environnement économique, sociétal…) pour que chacun choisisse et agisse collectivement de préférence »
    - Comment « faire progresser la prise de conscience citoyenne des habitants de la commune » ?
    - « Comment à côté de l’action rester branché sur le sens pour ne pas perdre de vue les finalités, les intentions de l’action »

    Le centre social doit ainsi devenir le lieu de soulèvement des problèmes, un lieu de « production d’analyse, de positionnement et de parole » afin de ne pas agir uniquement sur les conséquences de certaines logiques sociales et politiques. Que ce soit à propos de la « communication avec les groupes paupérisés », de la « cohésion sociale », de la « parentalité » ou encore de l’omniprésente question de la « jeunesse », ces thématiques mériteraient des positionnements politiques qui accompagnent l’action des centres sociaux. Les centres sociaux refusent souvent de gérer les miettes et veulent faire du pain mais encore faut-il s’occuper de qui détient la boulangerie ! Les histoires sont nombreuses en matière de « participation des habitants » d’expériences déçues qui laissèrent miroiter une forme de démocratie directe alors qu’était proposé un miroir aux alouettes.

    Le centre social est une fois encore réinterrogé dans ses fondements et dans sa capacité à construire des réponses nouvelles dans cette optique-là. Est-il encore possible de gérer l’emploi sous sa forme associative devant la complexité du droit du travail ? Comment donner une cohérence au réseau fédéral alors qu’apparaissent à chaque législature de nouveaux interlocuteurs territoriaux ? Devant le mythe de la « proximité » et du « terrain », saurons-nous résister collectivement en surmontant nos différences pour répondre ensemble aux problèmes sociaux - c’est-à-dire qui se posent dans les mêmes termes à l’ensemble des membres de notre société ?

    Coopérer

    Incarner nos principes et discerner les problématiques contenues dans notre quotidien sont deux axes de développement qualitatif pour notre réseau fédéral. Mais ces défis n’auront d’effet que dans la mesure où nous sauront construire une certaine cohérence à l’interne et des alliances à l’externe. La coopération apparaît comme la seule voie permettant de provoquer le changement social.

    A l’interne, de multiples lignes de fractures subsistent qui rendent difficile l’accomplissement du projet social des centres ou le projet fédéral des réseaux. Le directeur a été figuré de manière caricaturale comme un homme débordé par les difficultés d’ordre technique et peu à même de « dépasser les frontières » qui se sont établies autour de sa fonction et dans son centre social. A l’inverse, la fonction d’admninistration fédérale est rêvé collectivement : « une équipe d’administrateurs qui communique, qui se positionne politiquement et qui a un projet fédéral ». Pourtant, le centre social dispose d’un outil qui pourrait se révéler très efficace pour souder des équipes d’acteurs dans leurs différences : le projet ! Il permet à ses différents porteurs de se décentrer et de dépasser leurs différences afin de le mettre en œuvre. Ceci étant, le partage du projet concernant le portage de l’emploi pose souvent question alors que l’embauche des salariés est effectuée la plupart du temps à partir de compétences techniques ou en fonction du marché de l’emploi. « Faut-il forcément être employeur pour mettre en œuvre le projet social ? », la question n’est pas encore tranchée définitivement.

    Le plus court chemin pour construire des coopérations est cependant de rédiger le projet ensemble. C’est d’ailleurs là l’un des objectifs du diagnostic participatif et partagé. Ce préalable peut permettre de mettre en route des habitants mais également de construire des alliances avec un certain nombre d’autres organisations. La notion de « partenariat » masque en fait une grande disparité de relations entre les centres sociaux (ou leurs fédérations) et les autres organisations. De la simple relation de financement à la co-élaboration d’actions, tout une myriade de liens plus ou moins constructifs et coopérants existent. Cerner quels sont les acteurs avec lesquels nous partageons un certain nombre de valeurs et de conceptions sur la société pourrait être utiles à tous afin d’avancer dans nos objectifs de transformation aussi bien internes qu’externes.

    Il est en effet relativement inquiétant d’observer la vision dégagée de l’atelier sur les questions de société concernant les autres acteurs du territoire. Tous ont été dénigrés. Les médias feraient dans la surenchère ou alors seraient sauvés par leur proximité (« un bon moyen de parler du centre social »). Certaines associations « font des choses » mais on le reconnaît du bout des lèvres. Les entreprises ne sont pas concernées. Les syndicats sont corporatistes. Les partis politiques des adversaires. Et les partenaires publics ne s’en sortent guère mieux : « démis-sionnaires », « passifs », ils se « déchargent », sont dans « une logique paradoxale » ou alors on ne les voit pas (« Le département et l’état c’Est bien loin ! »). Il n’y a que les communes pour être un tant soit peu sauvée, étant par définition « proche du terrain » donc dans du « concret ».

    Pourtant, une piste a été évoquée afin de bâtir des coopérations entre tous : se sentir coresponsables. Reconnaître à l’autre son importance et sa responsabilité et travailler ensemble à la mise en œuvre de notre objectif commun comme par exemple d’une « démarche éducative globale ». C’est en travaillant ces modalités coopératives sur nos territoires locaux, fédéraux et régionaux que nous avancerons dans l’élaboration du centre social de demain.

    Incarner, problématiser, coopérer : trois axes fondateurs de perspectives tant pour les fédérations et l’union régionale que pour les centres sociaux. N’y a-t-il pas là à creuser ces défis à relever ? Est-ce au service de ces perspectives que nous devons travailler dans les prochaines années ? La suite de l’écriture du projet régional devrait nous donner des précisions sur cette hypothèse.



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